C’est frais. Ce n’est pas rutilant. C’est plutôt doux, étrange, décalé. C’est acidulé comme le pop-art, mais avec une saveur de fruit mûr automnal. Pourtant, on se croirait toujours un peu en été, quand il fait encore chaud le soir. Une brise légère vient donner à l’approche de l’apéritif un ton de gravité sans conséquence. Les formes se dissolvent à peine. Elles tiennent par miracle dans une fausse mollesse judicieusement agencée, brossées par aplats de couleurs sans relief. L’écriture picturale est fine et maintient la rétine en alerte, perplexe devant ces agencements plutôt lâches et sans contours précis.

Le charme agit. On se laisse porter. On s’accroche à l’histoire, étonné malgré soi de se sentir embarqué par un mystère si peu appuyé. Rien n’est raconté en tant que tel. Rien n’est dit. Rien n’est là pour témoigner, rendre compte, dénoncer.

Dans la salle, un grand portrait un peu bizarre trône. Il flotte dans une apesanteur constellée de bateaux naïvement représentés. Imprécis, il se protège et se dévoile néanmoins. C’est le portrait d’un homme qui peint ses voyages, tous ses voyages. Ceux qu’il a fait et ceux qu’il fera. Ceux qu’il rêve de faire et qui n’aboutiront jamais. Les voyages de l’enfance inaltérable, des pays enchantés de la mémoire, des contrées à découvrir et des rencontres avec les hommes. C’est la nostalgie d’un bonheur toujours fuyant et pourtant présent par sa fuite même qui se matérialise en images. Et c’est le bonheur tout simplement de les peindre qui s’étale sous nos yeux.

Pas l’ombre d’une intention autre que cette nécessité intérieure affleure. Jules de Balincourt déploie ses quêtes éperdues sans nom et sans définition pour le plaisir de notre contemplation. Il n’omet pas de nous rappeler que chaque instant vécu n’est rien d’autre pour la mémoire qu’un immense réservoir de matière à fabriquer du rêve et des illusions sans fin, grâce à la peinture.