Texte paru dans le catalogue à l’occasion de l’exposition de Pascal Pichon à la galerie Les Montparnos du 23 mai au 27 juin 2019.

 

Pascal Pichon est peintre. Il a accumulé au cours de son existence un grand nombre de photos personnelles et cinématographiques dont il se sert au même titre que les évocations de sa mémoire pour brosser des images. Dans cette production se détache un ensemble de paysages. Ils reposent sur des surfaces cartonnées aux dimensions modestes. Ils sont, selon leur auteur, produits à partir d’albums familiaux qui remontent à son enfance. Ce sont des lieux situés dans la campagne creusoise pour la plupart.

 

Pascal Pichon ne peint pas des paysages réalistes au sens d’une copie conforme de la réalité. Il raconte une histoire en utilisant la peinture comme support. Cette histoire est d’une grande banalité en apparence. Aucun événement tragique ne s’y trouve représenté, pas plus que divers signaux qui nous rattacheraient au brouhaha contemporain ou à la démesure d’un imaginaire torrentiel. C’est une évocation imprévue qui vient à la rencontre du spectateur, légère et indécise, soucieuse de ne pas s’ébruiter au delà d’un buisson, d’une frondaison clairsemée ou d’une simple habitation sans caractère.

 

Un air de campagne s’y respire modestement, entre les haies du bocage, la barrière du jardin, le petit chemin menant à la ferme ou la vue d’une bâtisse au travers des branches d’un arbre fruitier. Les saisons défilent, le jour et la nuit se succèdent, mais rien ne vient troubler l’apparente tranquillité des lieux. Les hommes ne s’y rencontrent guère, ou du moins Pascal les représente en d’autres occasions. Des poules parfois y picorent et il ne manque que l’aboiement d’un chien. On devine un temps qui fut celui de l’enfance du peintre, associée à des endroits un peu perdus, que personne ne vient plus visiter.

 

La vie s’est retirée sans que l’on sache très bien pour quelle raison et sans qu’il nous soit donné de comprendre pourquoi le peintre s’est attaché à ces clichés en particulier. On pourrait tenter une quelconque explication si l’on soupçonnait l’auteur de se vouloir géographe d’un passé récemment disparu ou chroniqueur à la recherche d’une trace sociologique qui dirait le pourquoi de cette situation. Il ne nous manquerait plus qu’une toile figurant la devanture fermée de la dernière boulangerie du village et le commentaire attristé sur les conséquences de l’exode rural. Mais ce serait réduire la peinture de Pascal à l’énoncé de ses sources et lui accorder une posture qu’il ne réclame pas.

 

Pascal plonge dans les racines de sa mémoire pour mieux les recouvrir et les faire disparaître. Il s’appuie sur ces éléments du réel en sachant pertinemment qu’ils sont une matière de départ pour peindre. Ils doivent garder ce statut de prétexte et d’envol potentiel, sans leur présupposer à l’avance une intention déjà affirmée, au risque de chosifier l’élan créateur.

 

Sur l’un de ces paysages est posée une maison. Recouverte de bleu par le peintre, elle s’unit à la nuit en baignant de sa masse sombre le premier plan. Une autre vue décline un pré d’un vert grisé, scandé de taches plus claires figurant des bâtiments et une végétation sourde aux accents parfois bleutés. Le ciel blanc crème déploie des traînées abstraites plus foncées qui le perforent par endroit. L’arrière plan montagneux, d’une douceur de cendre mêlée très finement de bleu clair, ferme la composition en la rehaussant d’un plan supérieur. La peinture est appliquée par petites touches raffinées, jus associés avec une énergie adoucie, traces incongrues laissées par un pinceau traînant. Chaque vue est une promenade dans l’espace de la photo choisie au départ et transfigurée par le peintre. C’est un espace en quelque sorte déjà clos. Ce qui n’empêche nullement l’esprit de s’y déployer. Il est attiré par une tâche de couleur lardant de lumière un petit champ. Il le traverse et se met à longer le mur ombré de l’étable voisine. A moins qu’il ne se mire dans la mare juste après le couchant du soleil et plonge dans la vue suivante par dessus la barrière pour atteindre les pommes du voisin endormi. L’éclosion du merveilleux se fait l’écho de la simplicité.

 

La peinture donne consistance au rêve en lui rappelant qu’il a certainement existé. Elle se joue de lui comme de toutes les accumulations mémorielles et n’en fait qu’à sa tête en suivant ses propres règles. Elle ne s’accroche jamais aux détails. Elle les suggère par une subtile indication qui délimite soudain l’objet sans qu’il ne soit séparé de l’ensemble. L’objet s’imprime au contraire dans la matière et joue de sa forme avec elle au gré des inventions du peintre. D’un tableau à l’autre, la même tâche, presque semblable, ne donnera pas corps au même objet.

 

Pascal fait perdurer dans notre temps la tradition établie et devenue désuète de la peinture de paysage. Il est un Corot égaré à l’orée du vingt-et-unième siècle. Sa recherche ne bouleverse pas la figure imposée de la reproduction classique. Il la subvertit par sa tendresse, son sens inné du rythme et sa fidélité aux bruits de l’enfance. Rien ne semble s’appliquer autrement que par sa propre cuisine, ses recettes introuvables et non reproductibles. Le peintre dispose de son charme comme du seul viatique qui lui permet de donner naissance à ces images en apparence sans grand relief. Mais ce charme, qui est porteur d’une profondeur incalculable, invente une ritournelle plastique qui laisse l’œil pantois. C’est l’effet même du plaisir ressenti par le peintre qui saisit la rétine du visiteur. Rien de plus ne se joue en apparence. Et pourtant, c’est là où se crée la rencontre décisive. Le décollage des sensations vis à vis d’un réel trop strict ou d’une symbolique abusive est toujours chose miraculeuse qui se goûte comme une friandise. Avec une économie notoire de moyens et sans recherche d’invention extravertie, Pascal réussit ce tour de force de nous emporter sur ses chemins de traverse. Chacun est libre alors de s’enfoncer dans cet univers presque familier sans trop comprendre ce qui lui arrive. Et c’est ainsi, ballotté au gré de ces petites vues grimées de couleurs, qu’il aura la chance de saisir ce que cette peinture peut donner à voir.

 

Elle décompose le temps pour recomposer le réel. Elle parade, narquoise, en brouillant les frontières des mémoires photographiques et psychologiques. Elle nous décale dans le bain de la matière pour reconstituer un monde. Le monde du peintre, dans toute sa simplicité modeste devient notre monde en nous agrandissant de sa vision. Et c’est ainsi que ces paysages s’impriment durablement au creux de l’esprit sans avoir épuisé leur mystère.

 

Printemps 2019